Culture Carpe

LE BON VIEUX TEMPS…ET LE PRESENT

Leon Hoogendijk

-- ESPACE PARTENAIRE(S) --
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J’ai eu 56 ans cette année, et je pêche, surtout la carpe, depuis près d’un demi-siècle ! Bien que je n’aie pas encore dit mon dernier mot et que j’aie sûrement encore quelques belles années (de pêche) devant moi, je fais néanmoins partie des vieux carpistes qui après toutes ces années n’ont pas encore décroché, et sont toujours là après avoir traversé plusieurs époques…

Parfois il m’arrive de croiser des amis de jeunesse qui, à l’époque, étaient des passionnés comme moi à fond dans la carpe, mais qui ont arrêté depuis longtemps déjà. Certains se sont reconvertis dans d’autres pêches, d’autres ne pêchent plus de tout, mais tous ont gardé de bons souvenirs du « bon vieux temps ».

La pêche de la carpe n’a pas toujours été ce qu’elle est aujourd’hui, loin de là. Avant elle était très différente, infiniment plus subtile mais bien plus difficile aussi. Avant de venir m’installer en France (en Bourgogne) en 1987 j’ai vécu jusqu’à l’âge de 23 ans aux Pays Bas, un pays où il y a de l’eau partout et où les carpistes ont depuis les années 60 suivi de très près tout ce qui se passait en Angleterre, considérée comme la Mecque de la pêche de la carpe.

Il est vrai que ce pays est à l’origine de ce qu’est devenue la pêche de la carpe telle que nous la connaissons aujourd’hui. Dans les années 70 c’était là que tout se passait, et où presque tout était inventé. Là-bas il y avait de vrais gourous, de vrais inventeurs et du superbe matos qui était également vendu à prix d’or dans une poignée de magasins d’élite aux Pays Bas. J’y ai laissé beaucoup d’argent sans jamais me plaindre…car quand on aime on ne compte pas !

L’école n’a jamais été mon truc ; quand je l’ai quittée à 15 ans, j’ai tout de suite travaillé à plein temps, dans la plomberie. Au moins je gagnais de l’argent pour acheter tout ce beau matos carpe en provenance d’Angleterre et je pouvais pêcher mon poisson préféré comme les vrais pros de là-bas !

Ma vraie école a été l’univers carpe, c’était la chose qui comptait le plus dans ma vie ! Je n’étais pas le seul à être mordu de pêche à ce point. En fait à l’époque les pêcheurs de carpes n’étaient pas très nombreux et étaient tous considérés comme des marginaux, des fous de pêche ou des fous tout court. Pour le commun des mortels il fallait effectivement être fou pour patienter derrière une canne pendant des jours et des jours sans être sûr d’avoir une touche…

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1980 – Fibre de verre, pommes de terre et une bonne dose de patience !

Matériel ultra-light

Les touches étaient bien moins fréquentes qu’aujourd’hui. Mais les combats étaient infiniment plus spectaculaires ! A l’âge de 17 ans (1981) j’étais déjà bien équipé. Je possédais une canne de 11 pieds 1 lb (une Hardy série limitée), une 12 pieds 1,25 lb (montée moi-même), deux de 11 pieds 1,5 lb (des Alan Brown) et une de 11 pieds 2 lb (montée moi-même), toutes des cannes paraboliques haut de gamme en fibre de verre complétées par des moulinets ABU, le top. La première était pour les pêches de surface.

Elle était montée en Nylon 22/00 et était tellement douce qu’elle permettait de lancer à bonne distance un bout de croûte de pain pré-trempé un bref instant dans l’eau pour l’alourdir. La 12 pieds, montée en 25/00 était ma canne à flotteur pour des pêches de bordure à la graine. Etant donné que les 10 et 11 pieds étaient des longueurs standards, cette 12 pieds était vraiment très longue, mais c’était pratique pour pêcher derrière les roselières, nombreuses dans les polders hollandais.

Mes deux Alan Brown étaient pour les pêches statiques. Montées en 25/00 elles étaient posées sur des piques l’une à côté de l’autre et, assis juste derrière, je les surveillais en permanence. C’était une pêche de pure concentration. En cas de touche il fallait ferrer tout de suite. La canne 2 livres montée en Nylon 30/00 était un monstre de puissance réservée à la pêche à proximité des obstacles. Inutile de vous préciser que j’ai quand même perdu pas mal de poissons avec.

Toutefois en cas de casse on ne perdait qu’un hameçon car on pratiquait le « freelining », c’est-à-dire pas de montage compliqué, pas de plomb, juste un hameçon avec un appât de bonne taille (celle d’un œuf de poule !), la plupart du temps une pomme de terre bien cuite ou une boule de pâte molle de composition ultra secrète !

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1986 – Bouillette, cheveu et carbone ont radicalement changé notre pêche !

Il y avait plusieurs bonnes raisons de pêcher avec un matériel aussi léger. Tout d’abord il était considéré que pêcher trop lourd n’était pas sportif. Pas très objectif comme argument mais cela faisait partie de l’éthique de l’époque. Ensuite on pêchait, obligatoirement, avec des appâts fragiles, et pour être capable de les lancer sans les perdre en plein vol il fallait utiliser des cannes assez peu puissantes et 100% paraboliques.

Nous étions tous persuadés que les appâts devaient être mous pour qu’une carpe les apprécie. Puis, étant donné qu’on cachait notre hameçon dans l’appât (le cheveu n’existait pas encore), un appât trop ferme aurait rendu le ferrage impossible. Mais nous étions tous aussi heureux de pêcher avec des cannes légères parce qu’il était génial de combattre des carpes avec. Même prendre un poisson de 5 kg était vraiment spectaculaire sur ces cannes.

La motivation première des carpistes de l’époque était le combat avec une carpe, et chaque capture comptait vraiment, peu importait la taille du poisson !

Quand on compare les cannes de l’époque avec celles d’aujourd’hui le contraste est énorme. Si en 1981 j’aurais vu quelqu’un pêcher avec une canne de 13 pieds 3,5 livres je l’aurais pris pour un malade, un abruti…

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Début années 80…

La magie de l’inconnu et le respect des autres

J’ai grandi à l’époque où pêcher les carpes était réellement magique dans le sens où, même sur les petits plans d’eau, les cheptels étaient très mal connus. Il nous est bien arrivé de doubler un poisson mais c’était quand même assez rare. Les carpes mises au sec l’étaient pour la plupart pour la toute première fois, presque chaque capture était donc une découverte.

Nous avions tous aussi beaucoup d’imagination. Le fait de perdre un poisson après un premier grand rush était souvent associé à la présence de monstres dans le plan d’eau concerné. Du coup, chaque plan d’eau était censé héberger son propre Moby Dick, une carpe énorme qu’on perdait systématiquement, un poisson imprenable. La magie était intacte et nous étions tous des rêveurs…

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Mon record en 1983 : 89 cm et 26 livres…

Le fait que nous étions peu nombreux à pêcher les carpes nous laissait un choix énorme d’endroits où on pouvait pêcher et amorcer sans jamais être dérangé. Il y avait même une sorte de code d’honneur qui était réellement respecté et selon lequel on ne pêchait pas un endroit où un autre carpiste pêchait ou amorçait déjà.

S’incruster sur un plan d’eau de quelqu’un d’autre sans son consentement était mal vu, il valait mieux éviter !

Les temps ont bien changé. Aujourd’hui les carpistes sont nombreux et partout. Ils sont pour la très grande majorité attirés par les mêmes eaux et pêchent de façon bien plus efficace que nous à l’époque. Du coup sur les eaux concernées les cheptels sont très bien connus.

Les mêmes carpes sont reprises régulièrement et les poissons inconnus sont de plus en plus rares, même sur bon nombre de grands lacs…

Où est la magie dans tout ça ?

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1978 – j’avais 14 ans

Heureusement il reste encore dans le domaine public des eaux assez peu ou pas pêchées. Soit parce qu’elles n’hébergent pas assez de grosses carpes, soit parce que tout le monde ignore qu’il y a des grosses carpes. Des terrains de jeu de choix où la magie opère encore pleinement !

Et ils existent, il y en a même plus qu’on ne le soupçonne j’en suis sûr. Après tout presque toute la légion des carpistes d’aujourd’hui s’entasse sur les mêmes eaux, toujours les mêmes. Ils sont plus de 95% à se poser uniquement sur les berges qui sont déjà souvent occupées par d’autres carpistes, à pêcher des eaux où tout est déjà archi connu.

Les biwies semblent attirer les biwies. Un drôle de phénomène qui aspire toute la masse dans le même circuit. Et pendant ce temps les berges où on ne voit (presque) jamais de biwy sont ignorées, oubliées…

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1983 – Linéaire d’un grand lac sur une pomme de terre cuite de la taille d’un gros œuf de poule !

Bouillettes instantanées ?

Ceux qui se sont mis à pêcher la carpe dans les années 90 ou 2000 n’ont jamais connu autre chose que la bouillette. Si ! Les graines peut-être, mais la bouillette reste quand même l’appât roi à leurs yeux. J’en ai pour la première fois entendu parler au début des années 80 ; des Anglais qui expérimentaient avec des « boilies », des petits appâts ronds en pâte toute dure car plongés dans l’eau bouillante. J’avais d’abord du mal à croire que les carpes puissent aimer ça…jusqu’au jour où deux carpistes de la ville (Rotterdam) mieux informés que moi sont venus pêcher à la bouillette un plan d’eau réputé difficile dans mon village…et prenaient à chaque fois 2 ou 3 carpes !

Déjà y prendre une seule carpe sur une journée de pêche était un exploit, mais alors en prendre 2 ou 3 à chaque fois… Selon les standards de l’époque ils cartonnaient ! Toutefois, j’ignorais à ce moment-là qu’ils étaient venus amorcer pas mal de fois avant pour préparer le terrain. Mais les voir prendre toutes ces carpes m’avait rendu curieux. Il était temps de m’y mettre aussi.

Dans un premier temps mes résultats avec les billes étaient très aléatoires. Mes bouillettes maison, des expérimentations personnelles complètement improvisées, n’étaient pas terribles, et mes montages au cheveu pas encore très efficaces. Mais à force d’expérimenter et de faire des réglages les choses se sont peu à peu améliorées.

J’ai fini par comprendre une chose très importante : contrairement aux pommes de terre, au maïs ou aux pâtes molles, les bouillettes ne sont pas des appâts instantanés et il faut compter un certain temps, en amorçant régulièrement, avant que les carpes les acceptent bien.

Sur un petit plan d’eau ça va assez vite, mais sur un grand lac ou en rivière cela prend bien plus de temps, sauf si on met vraiment le paquet, mais ça on l’a seulement compris bien plus tard.

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1987 – Doublé de 15 kg+ sur un grand lac aux Pays Bas

La bouillette nous a ouvert la porte des grandes eaux où la présence en grand nombre de gros blancs rendait la pêche avec les appâts classiques (trop vulnérables) impossible. À partir du moment où on a commencé à vraiment bien maîtriser la pêche à la bouillette, avec des billes de plus en plus attractives et des montages toujours plus efficaces, la pêche de la carpe est devenue beaucoup plus facile.

Nous prenions de plus en plus de carpes, et souvent des bien plus grosses aussi, surtout sur les grandes étendues d’eau où auparavant on n’imaginait pas pouvoir en pêcher un jour…

Le charme et les échecs du « pioneering »…

La découverte de Saint Cassien et ses carpes géantes par l’élite carpiste Anglaise et Hollandaise au milieu des années 80, largement médiatisée à travers l’Europe, a mis toute la France sous les projecteurs, et a fait découvrir, grâce à Henri Limousin, la pêche moderne de la carpe aux Français !

En un rien de temps Saint Cassien était considéré comme « the place to be » ! On pouvait y croiser des pêcheurs de légende : Kevin Maddocks, Rod Hutchinson, Ritchie McDonald, les frères van den Hoven, Leo Westdorp… Du coup, très vite, il y eut beaucoup de monde. Mais ce n’était pas un problème. Après tout, la France est un pays énorme, et s’il y avait des carpes géantes à Saint Cassien il devait y en avoir ailleurs aussi. Du moins c’est ce que beaucoup de carpistes croyaient…

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Fin des années 80 sur la Saône

C’est alors qu’on est entré dans l’ère du « pioneering », la période découverte, super excitante, où la plupart des grandes eaux était pêchée pour la toute première fois à la bouillette. Les échecs furent nombreux au début, non pas parce que les eaux n’avaient pas un bon potentiel, mais tout simplement parce que nous ne savions pas encore comment les aborder. Dans les années 80, balancer 5 ou 10 kg de bouillettes sur un poste en un seul coup pour bien démarrer ou construire ne nous venait pas à l’esprit.

Aller poser un montage en barque à plus de 100 mètres de la berge non plus. La plupart d’entre nous n’osait même pas pêcher des endroits où la profondeur dépassait les 5 ou 6 mètres, et encore… Le problème était surtout que nous n’avions pas encore assez d’expérience concernant la pêche des grandes étendues d’eau, et nous les pêchions comme des petits étangs, pas encore conscients que sur les grandes eaux les carpes se comportent souvent de façon très différente.

Mais à force de persister, nous avons appris à mieux les connaître, et à mieux les pêcher. Surtout à partir de 1990, en découvrant enfin la bonne formule pour les grands réservoirs (gros amorçages de secteur et dans certains cas la pêche à mégadistance).

Le terme « pioneering » est souvent mal compris. Il ne s’agit pas seulement de pêcher une nouvelle eau ou d’être le premier à la pêcher, mais aussi de découvrir comment la pêcher pas à pas, en analysant, en improvisant et en étant inventif. Arriver le premier sur un grand réservoir et le pêcher avec des techniques et stratégies qui ont déjà largement fait leurs preuves sur d’autres grands réservoirs n’est pas du « pioneering », c’est juste une pêche « copier-coller », avec toutefois l’avantage de bien faire tout de suite et de prendre de nouveaux poissons, ce qui est déjà pas mal.

Je pêchais en France depuis 1985 et je suis venu m’y installer définitivement en 1987. J’avais sauté la case Saint Cassien (que j’ai quand même pêché plus tard) car je n’aimais pas les endroits où il y avait trop de monde. J’étais plus attiré par le totalement inconnu et j’aimais trop la tranquillité.

De découverte en découverte, j’ai eu la chance d’être soit le premier, soit parmi les premiers à pêcher des eaux à la bouillette. Les grands lacs n’ont pas toujours été faciles, mais c’était une toute autre histoire sur les gravières de ma région. Quelques bonnes séances d’amorçage pour accoutumer les carpes à mes billes, et c’était la folie !

Les carpes, encore jamais pêchées sérieusement, étaient très naïves, de vrais kamikazes. Sur des lacs de 6 à 25 ha il m’est arrivé de prendre la quasi-totalité d’une population en 10 ou 12 journées de pêche, c’était incroyable ! Aujourd’hui trouver une gravière où on puisse réaliser un tel exploit est devenu presque impossible…

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La folie sur les gravières…

En revanche, sur la Saône, une rivière dont je suis tout de suite tombé amoureux, les carpes ont mis très longtemps à accepter les billes. Je me rappelle qu’à la fin des années 80 il était très difficile voire presque impossible d’y prendre une carpe à la bouillette.

L’appât de référence pour cartonner sur la Saône était incontestablement le maïs. La situation a seulement basculé dans les années 90, quand nous nous y sommes mis à plusieurs et que nous avons commencé à arroser les secteurs avec des bonnes quantités de billes.

Aujourd’hui la bouillette fonctionne de façon instantanée partout sur la Saône. Par contre, y capturer une grosse carpe jamais prise auparavant devient de plus en plus rare. Pire, depuis le milieu des années 2000 un nombre incalculable de gros poissons de Saône a tout simplement disparu. Certaines grosses carpes sont mortes de vieillesse, mais comme beaucoup de rivières en France, la Saône a aussi été pillée pour alimenter directement ou indirectement le privé en grosses carpes.

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1989 – « Pioneering » à Vouglans…

D’où viennent les grosses carpes proposées par certaines piscicultures ? Comment savoir si un privé est propre ? C’est impossible.

Je suis sûr qu’il y a des plans d’eau privés bien gérés et propres qui sont sûrement intéressants à pêcher. Toutefois, je suis depuis toujours plus un pêcheur du domaine public.

Même si les temps ont changé, que les plus grosses carpes de la Terre nagent dans le privé et que la Saône n’est plus ce qu’elle était, je trouve heureusement encore largement mon bonheur dans le domaine public où j’ai la conscience tranquille et où j’ai ce sentiment de liberté que je ne trouve pas dans le privé.

 

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1989 – Ma première 20+ à 23.700 kg… PHOTO 13.
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1989 – Ma première 20+ à 23.700 kg…
PHOTO 13.

Les photos « old school »…

Dans les années 70 et encore jusqu’au début des années 80 nous étions heureux de capturer des carpes, peu importe leur taille, même si bien sûr, les grosses nous faisaient rêver davantage. Les plus férus d’entre nous d’ailleurs essayaient d’anticiper en pêchant uniquement les eaux où les carpes de plus de 15 livres étaient proportionnellement bien représentées ; par conséquent la chance et la probabilité d’en prendre une de plus de 20 livres étaient plus grandes.

Et croyez-moi, capturer 5 ou 6 carpes de plus de 20 livres dans la même année était un bel exploit, et une 25 livres un monstre ! Une carpe de plus de 30 livres était quelque chose de presque irréel, le poisson d’une vie ! Quand on regarde les vieilles photos de nos captures de l’époque on s’aperçoit qu’on ne posait pas de la même façon avec les carpes qu’aujourd’hui. Le style était très différent. Presque tout le monde photographiait avec des reflex (argentiques, donc 24×36) équipés d’objectifs 50mm considérés comme standard.

En réalité la vision de l’œil humain correspond plutôt à l’image capturée par un objectif de 35mm (ma focale préférée aujourd’hui), donc un 50mm est en quelque sorte un mini-téléobjectif, qui rapproche la scène, et contrairement à un grand angle, ne grossit pas le poisson. De plus, à l’époque cela nous ne venait pas à l’esprit de poser avec un poisson en tendant les bras comme beaucoup de carpistes le font aujourd’hui, souvent de façon très exagérée.

Nous portions les carpes près du corps. Non seulement par mesure de précaution, pour ne pas prendre le risque que le poisson ne tombe et se blesse, mais aussi parce que nous ne voulions photographier que la réalité. En immortalisant nos prises, nous ne cherchions pas à tricher, à faire ressembler une carpe de 20 livres à une carpe de 30 livres…

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1992 – La découverte du lac du Der…

Aujourd’hui nombreux sont ceux qui posent les bras tendus devant un objectif grand angle, souvent l’équivalent d’un 28/27mm, parfois même un 24mm ou moins, et réalisent des photos complètement irréalistes.

Il faut que ça pète ! Mais pourquoi ? Pour impressionner les autres ?

J’aime bien les photos où un poisson est mis en valeur, mais il y a des limites au-delà desquelles une photo devient ridicule…

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1994 – Hardcore carping à Orient.., dans la boue !

Sujet tabou

Nous ne prenions pas autant de grosses carpes à la fin des années 70 qu’aujourd’hui. Non seulement parce que le matériel de l’époque n’était pas aussi performant ou parce que nos techniques étaient moins efficaces, mais aussi et surtout parce qu’il n’y avait tout simplement pas autant de grosses carpes qu’actuellement. Bien qu’à l’époque on s’imaginait qu’il y en avait partout, je sais aujourd’hui que ce n’était pas le cas. Les très grosses étaient même très rares.

De façon générale les carpes que nous capturions pétaient la santé, étaient sans blessures. C’est logique quand on sait que tous les poissons vivaient sur un régime alimentaire 100% naturel et qu’ils étaient pour la plupart capturés pour la toute première fois.

Les rares occasions où un poisson était doublé il se passait souvent une ou plusieurs années entre les deux captures.

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À l’époque argentique les détourages étaient réalisés avec une paire de ciseaux ! (Bulldozer, Orient 1993)

Aujourd’hui il y a infiniment plus de gros sujets partout, grâce au No Kill généralisé bien sûr, mais pas seulement. Notamment sur les eaux de faible superficie qui sont pêchées en permanence il y a un autre phénomène. Depuis déjà pas mal d’années les carpes y bénéficient pleinement de l’apport supplémentaire en nourriture sous forme de nos amorces, que ce soit des bouillettes, des graines ou des pellets. Par ailleurs, le verbe « bénéficier » est peut-être mal choisi, car au lieu d’un bénéfice au niveau de leur santé ne s’agit-il pas plutôt d’une forme d’obésité dont souffrent ces grosses carpes ?

Je suis convaincu que leur espérance de vie s’en trouve écourtée, non seulement parce qu’être obèse n’est pas bon pour la santé mais aussi pour une autre raison. Être nombreuses à être grosses sur une eau de très faible superficie attire bien plus de carpistes, ce qui a pour conséquence que les carpes en question sont capturées bien plus souvent, chose qu’elles supportent encore bien quand elles sont dans la force de leur âge, mais qui risque de les faire souffrir en vieillissant, quand entre deux captures elles n’ont plus le temps de récupérer convenablement.

Être capturée plus souvent implique aussi l’augmentation des risques d’accidents sur la berge, surtout quand on pèse très lourd ! Les vilaines blessures que portent de nombreuses carpes géantes qui vivent dans les bassines à bœufs en témoignent. Combien d’entre elles possèdent encore une queue intacte ? Et pourquoi s’agit-il d’un sujet tabou évité par de nombreux carpistes ?

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Cassien 1993

Le plaisir, le vrai, celui qu’on trouve ailleurs…

Pas facile pour ceux qui se sont lancés dans la carpe après l’année 2000. On leur a tout servi sur un plateau : les bons appâts, les bonnes techniques, le bon matos, les bons coins de pêche. Et puis il y a des plans d’eau avec des poissons de 20 et 25 kg partout qui n’attendent qu’une chose : qu’on leur offre des bouillettes, encore et encore, toujours plus…

Bon, je caricature un peu, mais pas tant que ça finalement. Le grand Maître Rod Hutchinson a dit un jour: « Don’t forget to smell the flowers along the way… » (« N’oubliez pas de sentir les fleurs le long du chemin… »). Le problème, c’est que quand on nous dépose tout de suite au bout du chemin on n’a pas l’occasion de sentir les fleurs ! C’est un peu le cas de tous ceux qui sont arrivés depuis la fin des années 90. Pas étonnant alors que tant de carpistes font une fixation sur les grosses carpes.

Pour certains prendre des très grosses carpes semble être le seul et unique but. Personnellement je cherche à prendre un maximum de plaisir à travers ma pratique de la pêche, et dans la pêche il y a de très nombreuses façons de prendre du plaisir, autre que de mettre un méga bœuf sur le tapis.

Ceci dit, je suis très content aussi quand je tombe sur un gros poisson, bien sûr, mais c’est loin d’être mon seul objectif et ce n’est pas non plus mon objectif principal.

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Monument hollandais de 1987…

Par ailleurs, on doit bien admettre que se forcer à collectionner des bœufs, se fixer des quotas à atteindre en termes de gros poissons, est quelque chose de terriblement destructeur. Le seul plaisir est alors dans la mise au sec d’une très grosse carpe. Un plaisir orgasmique de courte durée.

Et à quel prix ?

Au point qu’on finisse par espérer qu’une carpe géante qu’on pique ne se batte pratiquement pas et arrive le plus vite possible à l’épuisette, pour assurer sa capture et être sûr de pouvoir la comptabiliser. Cela a un côté triste aussi je trouve…

Bien sûr la capture d’une très grosse carpe est un événement excitant, un moment fort. Mais dans la pêche il existe bien d’autres plaisirs, des plaisirs qui se trouvent ailleurs, et qui ne sont réellement accessibles que si on ne s’impose pas l’objectif « méga bœuf », bien que rien ne nous interdise de les préférer…

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Petit Stock 1991

Rien que le fait de pouvoir s’intéresser à une eau pas forcément connue pour héberger 8 poissons de plus de 25 kg ou 3 de plus de 30 par exemple, nous libère d’une contrainte et nous ouvre de nombreuses portes vers des lieux tellement intéressants à pêcher. Des lieux où vous croiserez bien moins d’autres carpistes, donc bien plus tranquilles, et où les poissons sont en meilleur état. Des lieux précieux où vous allez pouvoir tout découvrir vous-même plutôt que de bêtement copier sur les autres.

Des eaux où les carpes ne sont pas stressées en permanence, où elles se comportent différemment et se montrent plus facilement à ceux qui prennent le temps de bien observer.

Des endroits où il est possible d’entrer dans une dimension qui nous permet de déguster notre pêche autrement.., à la fois plus intensément et plus noblement…

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Toujours « allive and kicking » – et heureux avec chaque poisson !

 

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