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La Carpe par Fernand Serrane 1910

Culture Carpe

de Fabrice Duhamel

Culture Carpe avec Carp lsd La Carpe par Fernand Serrane 1910 de Fabrice Duhamel
Le livre « La carpe » de 1910 par Fernand Serrane.

Voici un livre très important pour notre passion, puisque c’est le premier ouvrage en français édité traitant exclusivement de la pêche de la carpe.

J’imagine qu’à l’époque, la sortie d’un tel bouquin devait être perçue comme une petite révolution dans le monde halieutique tant la carpe était mystérieuse.

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Le livre « La carpe » de 1910 par Fernand Serrane.

Mais l’auteur n’en était pas à son coup d’essai puisqu’il avait déjà écrit un livre deux ans plus tôt sur le brochet.

Jamais il n’y a eu de livres auparavant spécialisés dans la traque de notre cyprin préféré. Ils traitaient soit de tous les poissons se trouvant dans nos eaux comme « Le dictionnaire du Pêcheur » d’Alphonse Karr, édité en 1855 par Garnier Frères, soit de l’élevage de la carpe comme « La carpe, nouveaux procédés d’élevage » édité par G. Masson en 1889.

 

Il y a presque 110 ans

Le livre, auquel nous nous intéressons aujourd’hui, a été écrit par Fernand Serrane et édité en 1910 par l’imprimerie scientifique C. Bulens (Bruxelles).

Il sera réédité de nombreuses fois par la suite. J’ai d’ailleurs vu, dernièrement, une réédition de 2018.

Presque 500 pages dédiées à la carpe. Même la quarantaine d’ouvrages traitant de la pêche de Cyprinus Carpio sortis par la suite ne possèdent pas autant de feuilles.

Il faut dire que l’auteur a voulu être assez complet en traitant de la biologie, de la pisciculture, de la pêche bien sûre, mais aussi de la cuisine.

N’oublions pas que nous étions au début du XXe siècle et, qu’à cette époque, on ne parlait pas de no-kill pour la carpe et le plaisir culinaire faisait partie de la pêche.

L’auteur évoquait cette absence de livres spécifiques à la pêche de la carpe.

Il voulait proposer une œuvre très complète en y apportant des données scientifiques, en y décrivant toutes les techniques de pêche, en y détaillant les appâts, et bien d’autres choses encore.

En effet, d’après lui, les pêcheurs trouvaient toujours les mêmes informations dans les ouvrages de pêche qui existaient à l’époque. Vingt-sept ans avant le chef-d’œuvre du Docteur Sexe, « La carpe de rivière », Fernand Serrane a réalisé un bel ouvrage, pas aussi fouillé que celui du Docteur, mais très complet tout de même.

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F. Serrane a voulu une œuvre très complète !
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L’anatomie est un point essentiel pour comprendre la carpe !

Anatomie et origines

Bien évidemment, comme dans la majorité des vieux livres de pêche, l’auteur commence par nous détailler l’anatomie du poisson.

Mais la partie sur les origines de la carpe est très intéressante.

Qui parmi nous, connaît l’histoire de ce cyprin ? D’où vient-il ? Comment est-il arrivé en France ?

D’après F. Serrane, les origines de la carpe sont incertaines. Suite à ses recherches, les écrits indiquent qu’elle est originaire de l’Asie mineure et de la Perse.

D’autres naturalistes prétendent qu’elle viendrait des provinces méridionales de l’Asie. Bref, elle n’est ni Européenne, ni Africaine, ni Américaine.

Les Romains l’auraient introduite en Italie mais elle aurait sans doute également colonisé les rivières d’Asie par les différents affluents, puis arrivée progressivement en Europe de l’Est.

Au Moyen-Age, entre le Ve et XVe siècle, la carpe était déjà très présente en France ainsi qu’en Allemagne où des élevages ont été créés.

Elle sera introduite en Angleterre plus tardivement et ce n’est qu’au milieu du XIXe siècles qu’elle sera exportée aux Etats-Unis.

Concernant l’anatomie, Fernand Serrane nous indique qu’il existe énormément de morphologies différentes liées au milieu dans lequel évolue la carpe.

Les croisements génétiques y ont beaucoup contribué également.

Il nous informe aussi que si nous coupons une nageoire, celle-ci repousse en 6 mois. Je le crois sur parole, merci de ne pas tester !

Il nous dit également que les épines formants le premier rayon des nageoires dorsales et anales sont très dures et dentelées.

D’ailleurs, il peut arriver qu’une carpe coupe la ligne lorsqu’elle se retourne pendant le combat.

Les anti-emmêleurs que nous utilisions dans les années 90 avaient ce double rôle d’éviter au bas de ligne de s’emmêler sur le corps de ligne et de protéger le fil d’une éventuelle casse si celui-ci passait sur cette épine dorsale.

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Une carpe attrapée avec un appât déjà utilisé en 1910 : le maïs !

Pisciculture

Il s’avère que les sélections génétiques pratiquées par les pisciculteurs allemands ont contribué à obtenir des carpes au développement musculaire optimisé et une chaire de qualité.

Effectivement, n’oublions pas que les piscicultures pratiquent l’élevage pour l’alimentation humaine.

A notre époque, le développement des plans d’eau privés amène certains éleveurs à mettre en grossissement des poissons qu’ils vendront à bons prix pour le plaisir des carpistes.

Nous trouvons de nombreuses informations intéressantes dans ce chapitre qui nous aident à mieux comprendre la carpe. F. Serrane nous précise que ce poisson peut se reproduire dès l’âge de 2 ans si les conditions du milieu sont optimales.

Plus souvent, c’est à 3 ans qu’elle est féconde, et cela, jusqu’à 15 ou 16 ans.

Il note également que, d’après ses observations, les carpes de rivière frayent 3 semaines plus tard qu’en étang.

Quant à sa croissance, elle est directement liée à la température de l’eau, car elle contribue à l’activité alimentaire du poisson.

D’après lui, la carpe arrête quasiment de s’alimenter lorsque l’eau descend en dessous de 9°C.

Nous savons maintenant que ce n’est pas tout à fait vrai.

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Comme M. Rouvière, Fernand Serrane trempait ses esches dans du miel !

 

Record

Fernand S. nous raconte l’existence d’une carpe géante, réellement monstrueuse pour l’époque.

Voici son texte : « Lors de la guerre d’Orient, en 1853, un officier du génie de l’armée française eut l’occasion de tuer d’un coup de fusil, dans le Danube, une carpe de 67 livres.

Inutile d’ajouter que des exemplaires de pareille dimension sont extrêmement rares, et qu’il faut probablement reléguer parmi les légendes des captures de carpes véritablement monstrueuses que l’on trouve rapportées par certains pêcheurs. »

Je ne peux m’empêcher d’imaginer F. Serrane « téléporté » dans son futur, plus de 100 ans plus tard, et de l’imaginer découvrir, outre la technologie de notre quotidien, le nombre de carpes de plus de 30 kilos pêchées tous les ans ou même plus grosses encore dans certains plans d’eau privés !

Le matériel 

J’adore la première phrase de ce chapitre : « On trouve d’excellentes cannes à carpe dans le commerce ».

C’est génial de lire cela dans un livre de 1910 lorsque l’on voit les performances de nos cannes contemporaines !

Fernand S. ne parle que de cannes en bambou ou en roseau de 5 à 6 mètres de longueur. Quant aux anneaux, ils étaient à l’époque en bronze ou en acier.

Le corps de ligne est constitué de soie puis s’y ajoute une « racine » de 2 mètres (fabriquée à partir de boyaux de vers à soie).

Cette dernière doit être constituée de plusieurs éléments de différents diamètres (comme une tête de ligne conique).

Je trouve que c’est très réfléchi pour le début du siècle dernier. Le bas de ligne, quant à lui, est semblable à celui proposé par Ernest Sexe.

A l’époque, la pêche à longue distance était de 20 à 30 mètres du bord.

Fernand S. apporte donc une grande importance aux vêtements que doit porter un pêcheur de carpe.

Outre le fait que les habits doivent être sombres, il insiste sur le confort et l’ajustement pour ne pas être gêné dans les mouvements.

Ne pêchez pas avec le soleil dans le dos, nous dit-il, car l’ombre et vos mouvements portés dans l’eau effraieront les carpes.

Pour le chapeau, et c’est peut-être la prochaine mode chez les carpistes, il conseille le casque colonial (ce n’est pas une blague) !

En effet, celui-ci protège parfaitement de l’insolation et offre peu de prise au vent nous précise-t-il.

Et pour l’hiver, la fameuse casquette à oreillettes. Eh bien, on va être beau au bord de l’eau dans les jours à venir…

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Le vrai secret, selon Fernand S., est d’amorcer plusieurs jours à l’avance… Ce n’est pas faux !

Les appâts

Le but de l’amorce, rappelle-t-il, est d’attirer les poissons sans les rassasier, ou en tout cas uniquement gaver la petite blanchaille.

Sa technique est d’amorcer 20 heures avant la pêche et à différents endroits, ce qui permettra au pêcheur de changer de poste s’il y en a un qui ne donne rien ou ne donne plus.

On ne le fait pas assez souvent à notre époque, et pourtant, c’est sans doute un « sauve capot ».

Voici un conseil qui me parait judicieux et qui est, je pense, trop souvent négligé de nos jours : éviter de toucher un appât avec les mains qui sentent le tabac.

Effectivement, il est possible qu’un appât ne soit pas instantané à cause de cette odeur, mais n’étant pas fumeur, je n’ai pas de recul sur ce point.

Par contre, je ne comprendrai jamais un pêcheur fumeur qui jette ses mégots dans l’eau.

Je l’ai déjà vu d’innombrables fois alors qu’un filtre de mégot se décompose en 1 ou 2 ans (parfois plus, selon le milieu) et polluerait, selon des études, 500 litres d’eau. Tout ce qui n’est pas arrivé dans les poumons, fini dans l’eau…

Fernand Serrane apporte une grande importance dans la couleur de l’amorce, car dit-il, l’aspect visuel chez la carpe est plus important que le reste de ses sens.

Ainsi, il préconise des amorces claires sur un sol foncé et des amorces foncées sur un sol clair.

Pour l’aromatisation éventuelle, il conseille l’asa foetida (provenant d’une plante originaire d’Iran qui ne sent pas bon du tout), la badiane (anis étoilé), l’ail, le fenouil, la menthe fraîche pilée.

Il conseille également le sucre et surtout le miel dans lequel il trempait ses esches comme a pu le faire Marcel Rouvière lorsqu’il a attrapé sa célèbre miroir de 37 kilos dans l’Yonne en 1981.

Trente recettes d’amorce nous sont dévoilées, dont une à base de crottin de cheval, une autre à base de bouse de vache fraîche (c’est important…) bouillie avec du froment, du chènevis et de l’eau, et une autre avec du vin.

D’ailleurs, je me rappelle que dans mon enfance, les « vieux » pêcheurs préconisaient de mettre du Ricard dans l’amorce.

Finalement, la révélation de ce livre et que les carpes aiment ce qui sent fort et ont un penchant pour l’alcool !

Bref, le vrai secret, selon Fernand, est d’amorcer plusieurs jours à l’avance pour habituer les carpes à trouver de la nourriture toujours au même endroit.

Concernant les esches, il a constaté que les plus efficaces sont les vers, les insectes et les aliments naturels de la carpe ainsi que le pain détrempé mélangé avec du son.

Viennent ensuite la pomme de terre et les graines. Au passage, il préconise de verser un verre de Cognac dans la préparation des graines.

Toutefois, il ne dit pas si le reste doit aller dans le gosier du disciple de Saint-Pierre…

Les asticots sont très efficaces en eau froide lorsque les poissons blancs ne sont pas trop actifs.

Il est vrai que l’hiver, on a tendance à préférer manger un bon steak et l’été de la salade.

La pâte faisait partie des esches importantes à cette époque.

L’auteur ne nous livre d’ailleurs pas moins de 26 recettes à base de pain pour l’essentiel. Il nous propose également une préparation comme les carpes les aiment : dégueu !

Elle est constituée de chair de héron que vous aurez préalablement laissé macérer dans une bouteille pendant au moins 15 jours. Important, cette bouteille devra être enterrée tout ce temps dans du fumier chaud.

Il ne vous restera plus qu’à tremper votre mie de pain agrémenté de chènevis dans le jus qui se sera formé dans la bouteille… Bon appétit, bien sûr !

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Des photos d’avant-guerre nous montrent que les femmes pêchaient aussi !

Au fil des saisons

L’auteur nous décrit le comportement de la carpe en fonction des saisons.

Il détermine ainsi les conditions parfaites pour avoir du succès : temps doux et humide, vent du sud-ouest et absence de lune (nouvelle lune).

Force est de constater qu’il n’a pas tout à fait tort.

Le plus important étant un vent persistant et régulier depuis plusieurs jours.

D’après les observations de F. Serrane, la carpe est engourdie de novembre à février.

Pourtant, nous savons maintenant que novembre n’est pas si mauvais que cela. Les esches à utiliser selon les saisons, dit-il, sont les suivantes : des esches animales au printemps et à l’automne, végétales en été, et en hiver…

On ne pêche pas, car les carpes sont totalement inactives. Là encore, nous savons maintenant que ce n’est pas complètement vrai.

Comme dans la plupart des livres traitant de cette pêche, l’auteur nous assure que l’observation est importante.

Il a d’ailleurs une technique (à ne pas reproduire) infaillible pour savoir où se trouvent les carpes.

Lorsqu’il en attrape une, il lui attache sur la nageoire dorsale un fil plus long que la profondeur de l’étang puis, à l’autre bout, un petit bout de bois.

Cela lui permettait de savoir où se tenaient les carpes n’importe quand dans la journée. Malin, mais au premier obstacle rencontré…

Vous devinez la suite.

Il précise également que les carpes se pêchent essentiellement au fond, mais aussi entre deux eaux. Et on a attendu les années 2000 pour pêcher au zig rig…

La pêche au bouillonnement

Voici la technique favorite de Fernand Serrane pour laquelle il consacre tout de même 19 pages.

C’est simple, il faut lancer son appât à l’endroit où des bulles remontent en surface. Mais, attention, pas n’importe quelles bulles.

Certaines s’échappent des fonds vaseux sans l’aide des poissons, d’autres sont libérées par des poissons de types brèmes, tanches ou autres poissons blancs. Tout est expliqué : le matériel, les appâts, l’approche.

Les esches idéales, selon lui, sont les vers de terre et la pomme de terre coupée en forme de bille d’un centimètre de diamètre (du coup, très similaire à une micro-bouillette de 10mm).

Son approche ?

La grande discrétion bien évidemment, puisque ce n’est jamais loin du bord.

Il n’hésite d’ailleurs pas à s’approcher de l’eau en rampant.

Il a pu remarquer de nombreuses fois que malgré de nombreuses fouilles, il n’avait aucune touche.

Pour lui, les carpes sont fixées sur la nourriture naturelle, comme par exemple des vers de vase, et ne s’en détournent pas.

On a tous déjà constaté ce phénomène : aucune touche alors que ça fouille et quelques carpes sautent à l’endroit même où il y a notre esche.

Je pense également que notre amorçage et notre montage sont en cause. F. Serrane pêchait également de temps en temps la nuit dans des étangs de propriétés privées où seul le cliquetis du moulinet lui signalait la touche.

D’autres techniques de pêche sont détaillées comme la pêche sous la glace, la pêche à la fouëne et la pêche à l’arc.

Puis il finit son œuvre par la carpe dans la cuisine… ne m’en voulez pas si je ne vous donne pas ici les 41 recettes.

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La pêche au bouillonnement, la technique favorite de F. Serrane !

Il est compliqué de trouver la première version de cet ouvrage sur Internet, mais d’autres éditions sont disponibles sur eBay et AbeBooks essentiellement pour des prix avoisinant les 50 euros.

Je finirai par cette magnifique phrase trouvée dans ce livre d’avant-guerre : « La pêche de la carpe est sportive en ce sens qu’elle exige de longs lancers, parfois de 25 à 30 mètres. »

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